Patrice MALTAVERNE

 

Commençons par l'essentiel : ton travail de poète, et en particulier ton écriture si tu veux bien. Car à mon sens, l'une des choses qui te caractérisent en tant que poète, c'est ce style dense et ciselé, profus, riche en images surréalistes – qui peut paraître étrange ou complexe, qui peut impressionner. De cette écriture, que dis-tu ?

Ce que tu dis de mon écriture paraît effectivement bien la résumer. Je ne peux pas dire le contraire. La densité répond au souhait de décrire des situations tendues, car pour moi, la poésie naît de la tension entre les contraires. Et des choses se battent entre elles lorsque l’on écrit pour exprimer une once de vérité, comme si elles ne voulaient pas en sortir battues.
Quant aux images surréalistes, elles sont là pour faire mentir les apparences. Depuis plus de trente ans que j’écris, je suis en effet persuadé qu’il y a quelque chose à atteindre au-delà de ces apparences, ou plutôt derrière, pour en découvrir la vérité, au moyen de l’écriture. C’est sans doute une approche naïve, mais cela contribue à me faire rêver depuis toutes ces années. Et c’est aussi ce qui me pousse à écrire. J’ai bien retenu la leçon de Mallarmé sur la puissance de ce qui se dérobe et qui génère du non-dit.
En résumé, quand j’écris, un plus un ne peut être égal à deux. Même si j’ai une vie normale, quotidienne, ordinaire, l’écriture ne peut se situer dans un monde normal, quotidien, ordinaire. Ainsi, si je veux exprimer quelque chose qui ne ressortisse pas de l’évidence, je dois écrire vite pour court-circuiter mes circuits de pensées habituels. Cela ne m’empêche pas de corriger beaucoup mes textes après en avoir écrit le premier jet.
Et corriger un texte, pour moi, c’est faire en sorte, notamment, qu’il n’y ait pas de fausses notes à l’oreille. Il m’arrive donc de me relire à voix haute lorsque je finis d’écrire un cycle de poèmes.

Tu sembles évoquer une part d'écriture automatique (ce qui nous renvoie au surréalisme des débuts) dans ta façon de travailler...

Il y a de ça, effectivement. Mais je pratique plutôt l’écriture semi-automatique ou partiellement automatique. En effet, il est plus difficile de pratiquer l’écriture automatique totale, car cela nécessiterait de s’empêcher de penser !
Je défends cette manière d’écrire, ne serait-ce que parce qu’il y a tout un cinéma inverse autour de l’écriture. Serait intelligent celle ou celui qui pèserait chaque mot qu’il va écrire. C’est que ça représenterait davantage de travail. Eh bien non ! Moi, je ne le crois pas. La poésie, c’est aussi de l’intuition. Et l’intuition, c’est aussi une forme d’intelligence.

Défends-tu une poésie en prise directe avec l’inconscient ?

Oui, en quelque sorte. Mais l’inconscient, je ne sais pas ce que c’est. Et j’aime bien garder le contrôle de mon écriture, être maître de ce que je fais, même si j’écris vite et ce qui me semble être la synthèse de ce que je pense dans l’instant sur un thème donné, évidemment.

Qu'est-ce qui différencie ta manière d'écrire de la graphomanie, finalement ?

Ce n’est pas tout à fait pareil. D’ailleurs, je ne me sens pas plus graphomane que claviomane, si tu veux aller par là. Je ne suis pas non plus un poète qui se regarde écrire et qui l’écrit (Le Poème à tous les vers, quelle connerie à mes yeux, comme si Le Poème allait sauver le monde !) et qui passe son temps à ça.
En fait, c’est très simple, je n’écris que si j’ai un problème à résoudre, ou si quelque chose m’énerve. Donc, j’écris tous les jours !!!
À cet égard, la photo que j’ai choisie pour illustrer cet entretien est assez révélatrice. Quand tu veux aller faire tes courses, tu peux avoir besoin de ta voiture. Et c’est souvent que tu as besoin d’aller faire des courses. Donc, tu prends le volant et tu y vas. Tu ne te regardes pas conduire, tu ne réfléchis pas pendant 10 ans à l’itinéraire que tu vas prendre. L’important, c’est d’atteindre ton but le plus vite possible. Si tu peux foncer, tu fonces. Mais il te faudra éviter les obstacles et garder le contrôle de ta machine, tout en allant le plus vite possible, si tu veux résoudre ton problème dans les meilleurs délais ou, du moins, avoir une explication rapide des motifs de ton énervement.
Eh ben, voilà, pour moi, c’est ça, l’écriture. On réfléchit quand on conduit, pas avant. Et on n'aime pas particulièrement conduire. C’est juste un outil de ses pensées. Il n’est pas interdit d’en avoir d’autres. Il n’est pas interdit de trouver que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Sauf que ce n’est pas ma poésie.

Peux-tu évoquer l'un de tes propres livres de poésie. Celui qui te tient le plus à cœur peut-être ?

Sans trop hésiter, j’ai envie d’évoquer Des ailes. Publié par Z4 Editions en 2019, il s’agit d’un hommage nostalgique, plus que fantasmé, rendu à l’actrice Dominique Laffin. Je suis content d’avoir écrit un recueil aux dimensions relativement importantes (33 poèmes de 33 vers chacun), qui exprime un amour torturé et s’inscrit dans un processus d’écriture, avec un début et une fin. J’ai aussi pratiqué, dans ce recueil, le vers arythmonyme, c’est-à-dire un vers composé d’un même nombre de mots, qui me convient bien, et qu’il m’arrive d’employer depuis plusieurs années (par exemple, également dans Faux partir, des poèmes de 2003). Je suis content d’avoir pu faire preuve de lyrisme – je le pense du moins – malgré, ou plutôt, grâce à cette contrainte, héritée des expériences d’Ivar Chv’var et comparses.

Tu utilises en effet beaucoup les contraintes d'écriture dans ton travail poétique. Pourquoi ? Qu'apportent-elles ? (Car cela pourrait aussi sembler un challenge un peu stérile ou un jeu oulipien sans véritable nécessité ni portée.)

J’ai toujours aimé les contraintes en écriture, et ça ne date pas d’aujourd’hui. Dès 1989, voire dès 1987, c’est-à-dire lorsque j’ai commencé d’écrire. Je sais bien qu’on peut reprocher aux contraintes, surtout quand on est anarchiste (!), qu’elles ne sont pas nécessaires à l’imagination. Mais pour moi, imagination et contrainte vont de pair. Pour exprimer certaines choses de manière plus puissante, je ressens la nécessité intérieure de passer par une contrainte formelle. Cela vient naturellement, même s’il s’agit d’une construction intellectuelle et que j’en appelle à des modèles : exemple connu des contraintes oulipiennes, les contraintes qu’Ivar Ch’Vavar a fait subir au vers en publiant les textes de la revue Le Jardin ouvrier entre 1995 et 2003.
Je rappelle également que le vers rimé est une magnifique contrainte de la poésie, et pourtant, certaines personnes ne voient même plus que c’est une contrainte, tellement elles n’imaginent pas la poésie sans rimes !...
Si la contrainte d’écriture peut présider à l’écriture d’un texte, elle l’accompagne également. En emprisonnant l’esprit (le hamster qui pédale dans sa cage) à l’intérieur d’une forme (vers justifié, vers avec le même nombre de mots, répétition de mots, forme du sonnet, du rondeau…), elle l’oblige à se débattre avec lui, et renforce la tension. Quand j’écris, je ressens donc encore plus fortement la lutte livrée contre soi-même pour ce qui doit être exprimé. Et du coup, je colle plus à la réalité de ce que je veux exprimer. Mon esprit ne divague pas d’une pensée à une autre…
Alors, bien sûr, il faut savoir aussi écrire sans contrainte, il faut savoir se détendre la tête comme on se détend les muscles : ce que je fais de temps à autre en écrivant des poèmes plus relâchés (même si tendus !), sachant que la première des contraintes, qui reste toujours, est le sujet que l’on s’est fixé… Du moins, c’est le cas dans mon écriture…

Tout le monde (ou presque) connaît ton fanzine, le "poézine" Traction-brabant, un peu punk dans sa forme et son contenu, bien dans l'esprit rebelle des années 80 (que seuls les poètes blanchis sous le harnais ont pu connaître)… Peux-tu rappeler ce qui a présidé à sa création, et pourquoi tu ressens la nécessité de poursuivre avec la même ligne après… 92 numéros ?

Traction-brabant a été créé parce que j’étais animé par un sentiment d’injustice. J’en avais marre de lire tout le temps des écritures trop sages ou trop expérimentales, au détriment de poésies plus sombres et surréalistes, comme celles de Pascal Ulrich, Michel Pierre et Gérard Lemaire. Cette poésie qui a le pouvoir de faire battre mon cœur, grâce à sa puissance d’évocation par les images (essentiellement), et qui s’oppose à la poésie du quotidien, dont j’apprécie la lecture, mais qui me semble être un empêchement de rêver.
De plus, j’avais à cœur de désacraliser la poésie de sa dimension professorale, qui préconise presque toujours la mesure (le bien écrire) au détriment du souffle. Quand je vois avec quel sérieux et avec quelles certitudes certains revuistes traitent la poésie, oubliant volontiers le poète au profit de ses poèmes, je me dis que ces derniers valent mieux que cela.
Car derrière la poésie, il y a le poète, et ce n’est pas une notion abstraite. C’est la personne avec qui je corresponds lors de l’envoi de textes, et à qui je me dois de répondre*, si je reçois des textes d’elle, et même si je ne les publie pas, parce que c’est un être humain, pas une machine à écrire.
Et si je continue aujourd’hui Traction-brabant, c’est pour la même raison. C’est aussi parce que je trouve que ce monde n’avance pas dans le bon sens, et tout particulièrement que l’amour de la liberté, sans visées politiques, recule dans ce pays.
Bien sûr, je sais que l’empreinte de Traction-brabant est modeste, mais ce sont mes motivations.


* Il y a des exceptions cependant. Je deviens sourd comme un pot quand les autrices ou auteurs n’entendent pas que, s’ils veulent collaborer régulièrement à Traction-brabant, il est préférable de s’abonner au poézine, non par flatterie, mais par cohérence (si t’aimes écrire, t’aimes la poésie, sinon, si tu t’aimes toi, tu écris pas, tu fais de la politique, ça payera mieux). J’y peux rien, moi, si leur surdité est trop grave… Ah, ça ne représente au maximum que 40 cas graves… sur 600 auteurs publiés. Faut dire aussi que 13 € pour 5 numéros de Traction-brabant, ça fait une sacrée somme à débourser…

Je trouve que l'un des charmes de Traction-brabant, ce sont l'édito et la postface (si je puis dire) que tu nommes "Incipits finissants", amusant oxymore qui emmêle début et fin à la manière de la pagination désordonnée du fanzine. Tu y livres à chaque fois, le plus souvent sous forme un peu narquoise, des réflexions sur ton expérience de la poésie et de son petit monde…

L’édito et l’« incipit finissant » sont là pour créer du ciment, donner une unité à l’ensemble. Je l’ai réalisé après des années de pratique.
Le terme d’« incipits finissants » appelle quelques remarques. Pour les rédiger, je pars du principe que l’existence est un éternel recommencement. Du coup, arrivé à la fin du texte, le lecteur se retrouve à son interrogation du départ. C’est très drôle, non ?
Quant à parler d’écriture dans mes éditos et « incipits finissants », je trouve cela un peu réducteur d’en être rendu là. Mais il paraît qu’il vaut mieux parler d’écriture à des poètes. Donc j’en profite pour bien me moquer d’eux, de leur fameux ego réputé dans tous les milieux. Je sais de quoi il en retourne, étant moi-même poète. Certains apprécient mes histoires, d’autres moins. En général, celles et ceux qui les aiment moins s’aiment un peu trop. Ils disent que je suis un moralisateur. Je leur réponds que je ne suis pas un hypocrite.

Ce qui peut étonner, c'est le contraste, que tu appelleras peut-être complémentarité, entre d'une part le côté brouillon et rebelle de ton fanzine, et d'autre part les éditions du Citron Gare que tu as fondées en 2012. Éditions "micro" dont les ouvrages sont très soignés dans la forme. Profusion anarchique d'un côté (5 numéros de Traction-brabant par an), élégance choisie et parcimonie perfectionniste de l'autre (2 livres par an au Citron Gare)…

Ça n’est pas voulu au départ. S’il y a profusion anarchique avec Traction-brabant et parcimonie perfectionniste avec Le Citron Gare, c’est que, pour moi, il y a deux poésies, voire davantage, et non pas une seule comme aux yeux de la plupart des poètes.
Quand je dis poésie, c’est dans le sens du mot vérité. La poésie publiée dans Traction-brabant, c’est la poésie vivante de tous les jours, la poésie lyrique qui déborde de nos indignations quotidiennes. C’est pourquoi, pour la publier, je n’envisage pas de support particulièrement soigné. En effet, cela me semblerait contradictoire. Avec Le Citron Gare, c’est déjà davantage un plaisir esthétique, la poésie du dimanche, de celle ou de celui qui prend le temps de lire. La poésie dont je voudrais qu’elle reste.
Pour moi, il n’y a pas une poésie qui serait à négliger. Les deux coexistent en moi. Elles n’ont cependant pas la même fonction.

Il y a aussi ce blog où tu chroniques des publications de poésie...

Il y a deux blogs, en fait : http://cestvousparcequecestbien.blogspot.com/ et http://poesiechroniquetamalle.blogspot.com/. Mais tu as raison. Seul ce second blog chronique effectivement des publications de poésie, tandis que le premier se contente de recenser des revues de poésie, en citant tous les auteurs publiés, pour ne pas déshabiller Pierre en habillant Paul.
Dans mes chroniques, j’essaye d’aller au plus direct. Je veux donner le plus vite possible au lecteur une idée sur le contenu du recueil. Car trop souvent, les poètes s’écoutent écrire quand ils chroniquent un livre, et à la fin on ne sait plus de quoi ils parlent. Avec ces chroniques, je fais également exprès de parler de recueils d’auteurs qui ne sont pas (trop) consacrés. Le showbiz des auteurs publiés 5 fois la même année et depuis 50 ans, très peu dans mes cordes ! Je ne cherche pas à entrer à l’Académie française.

Peux-tu évoquer un livre de poésie (d'un autre poète !) qui te tient particulièrement à cœur ?

Le dernier livre de poésie qui m’ait vraiment plu (je suis d’ailleurs toujours en train de le lire, tellement il est énorme) est Je me transporte partout, de Jean-Claude Pirotte (Le Cherche midi, 2020), soit 5000 poèmes écrits entre 2012 et 2014, année de sa mort. Le plus souvent, il s’agit de sonnets assonancés. Dans ce livre, l’ensemble, plus que le détail d’un poème, est bluffant. L’auteur a quelque chose à dire – il ne parle pas que de poèmes – et il le dit simplement (il ne s’exprime pas comme un universitaire, si vous voyez ce que je peux dire), mais avec élégance. On sent qu’il y a du malaise, mais qu’il y a aussi du style là-dedans. Bref, la machine ne tourne pas à vide, durant toutes ces pages (plus de 700).

Pourquoi la poésie finalement, le sais-tu ? Qu'est-ce qu'elle t'apporte ? Elle n'a encore jamais sauvé le monde à ma connaissance… et heureusement peut-être ! Mais elle peut de temps en temps sauver un individu, je crois, et c'est déjà énorme. Est-ce qu'elle t'a sauvé, toi ?

Je suis d’accord avec ce que tu dis. La poésie ne sauve pas le monde, quoi qu’on en dise, et surtout, pas ce monde-là, beaucoup trop individualiste. Cependant, la poésie peut sauver un individu. En tout cas, je sais qu’elle m’a beaucoup apporté. Elle m’a aidé, contre toute attente, à surmonter certains obstacles de la vie (études, service militaire, absence de travail) et à aller vers les autres. Le plus de personnes que j’ai rencontrées, c’est grâce à la poésie, bien que les poètes ne soient pas en général les personnes les plus faciles à rencontrer. Donc, qu’on ne dise pas que la poésie ne sert à rien. C’est tout le contraire, même si les poèmes ne servent pas, en eux-mêmes, à quelque chose.

Est-ce que la poésie t'énerve parfois ? Tu n'en as jamais marre de tout ce que tu fais pour elle ?

Oui, la poésie m’énerve parfois. Quoique ça soit plutôt certains poètes ! Des fois, je me dis que je me fatigue trop pour certaines personnes, qui n’en valent pas la peine.
En effet, il ne faut pas oublier que je me consacre à Traction-brabant et au Citron Gare après 45 heures de travail hebdomadaire.
Cependant, il faut reconnaître que je reçois aussi régulièrement des messages sympathiques d’autres personnes, qui me remettent le pied à l’étrier.
L’image que l’on donne parfois de la poésie m’énerve également. Pour moi, c’est quelque chose de fort et de dur : lisez ou relisez Rimbaud ou Artaud, par exemple ! Et dans les trois quarts des cas, on en fait quelque chose de consensuel et de mou…

Quelle orientation aimerais-tu donner à ton travail poétique désormais ?

À bientôt 50 ans, j’ai une idée d’anthologie de poèmes isolés, surtout pour me rendre compte du chemin parcouru (je vous rassure, je ne suis pas allé très loin). Mais j’ignore encore si ça se fera. Sinon, j’aimerais un jour faire entrer ma poésie dans le son, c’est-à-dire enregistrer des performances sonores. Oui, je sais, c’est très drôle ce que je dis là, et pas forcément très original, dans le fond, puisque le multimédia est déjà pratiqué par plein de poètes. En tout cas, pour moi, ça serait une première. Ça me donnerait un coup de jeune.
Je ferai l’anthologie et la poésie sonore avant tout pour moi, pour continuer à avoir la foi. Ah oui, aussi, écrire un roman. Pas très original, non plus ? Sauf qu’il faut avoir un peu de temps pour le faire.
On attendra la retraite… sûrement, comme pour la poésie sonore !
Pour le reste, continuer ce que je fais déjà (Traction-brabant et le Citron Gare) pendant plusieurs années au moins.

 

Propos recueillis par Julien Boutreux en janvier 2021.

Bibliographie sélective

Sans mariage (Collection Polder de la revue Décharge, 2007)
Merci pour la musique (Gros Textes, 2008)
Faux partir (Le Manège du cochon seul, 2009)
La partie riante des affreux, co-écrit avec Fabrice Marzuolo (Le Citron Gare, 2012)
Patrice Maltaverne et compagnie (Mgv2>publishing, 2015)
Double séparation (Le Contentieux, 2016)
Débile aux trois quarts (Gros Textes, 2017)
Le sucre du sacre (Éditions Henry, 2017)
Selfies du diable (Vincent Rougier, 2019)
Des ailes (Z4 Editions, 2019)
Jeunes et vivants (Publication Internet, Poézibao, 2020)
La voiture accidentée du futur (Urtica, 2020)

Patrice Maltaverne figure aussi aux sommaires de Chats de Mars n°1 et n°9.

CHURCH DRIVE

 

La ville abrupte comme une falaise
Tout ce qui dépasse
Les pancartes même pas lumineuses
Les Plexiglas à peine profonds
Silhouettes découpées de forme rectangulaire
Éclairées avec la nuit
Bouteilles qui lèvent les gambettes
À la pleine lune
Interruption de pas de portes
À vendredi avec les numéros de téléphone
Les affiches des pancartes
Prêtes à être décrochées
Avant de repartir dans leurs signatures
La phase qui se dérobe
Pour dire qu’il y a des soldes
Que c’est open en vitesse à contrôler
Pour un passage sur tapis roulant
En bonne et due forme
Toujours en hauteur
Ces enseignes qui nous enseignent
À nous émerveiller
À oublier la dernière réclame
En n’achetant rien
Les musiques d’ambiances
Les grelots d’enfances
La si douce pommade passée
Sur une âme encore immaculée

Tant que nous avançons comme dans un bateau
Les gorgones ont des faces d’ange
Un maquillage dessiné à l’angle neuf
Le plus agressif le plus finement découpé
En viande de boucherie
Qui sera vite oubliée
Et nous sommes dans un manège
Sans tourner exactement en rond
Une suite de tickets s’affaisse
Le chemin de croix n’a plus de succession
Chronologique
Les petits canards en plastique
Voguent sur l’eau
Dirigés par un arc-en-ciel électrique
C’est nous c’est nous
Il n’y a pas de vagues de brise-lame
Nos yeux touchent à la lumière
Qui garde les combinaisons de couleurs
De fonds d’écran
Nous ne souffrirons pas
Nous allons nous convertir sans avoir besoin
De nous convertir
Nous n’avons plus honte de nos visages
Aussi vite effacés qu’ils apparaissent
Déformés moqués
Les petits rires des grooms d’hôtel
Des pertes d’électricité
Font partie de notre paysage déférent
Ils s’effacent
Si nous n’avons pas gagné tout de suite
À la tirelire du tire-langue
Nous remporterons la prochaine fois
La timbale tordue d’un seul poing
Absorbés par son toboggan
Dans le sens inverse de la marche
Pour être recrachés dans une chapelle
La plus intime du moins intime

Voilà les Klaxons dépêchons-nous
Ils ne veulent pas notre adoration
Ils veulent notre adhésion
Aux champs et rainures de leur commerce
Ils nous demandent de plonger sans bouger
De nos yeux qui roulent
Dans leurs orbites comme des boules de loto
Qui glissent sur des corps qui payent
Pour voir des corps offerts
Bougeant dans leurs niches
Acclamant les passagers des habitacles
Il n’y a plus d’extérieur
Plus d’intérieur
Les voies de communication sont grillées
L’extérieur fonce en aérolithe
Au travers d’un horizon autrefois dégagé
Destiné au balayage des pare-brises
Nous devons être les rescapés riants d’une catastrophe tellurique
Mais nous respirons très bien entre les chutes
Solidifiées noires
Des corniches infinies

Nous agrippons toujours de trop près nos regards
À ces langues de matière
Qui pendent comme des sexes brûlés par l’acide
Et qui forment le paysage infiniment mort
De notre vie
Mais nous ne sentons rien
Et c’est en approchant les yeux et le nez
Des autres fenêtres de ces lunes artificielles
Que les statues immenses de l’église
Nous échappent
Nous en baisons des fragments d’orteils
Qui sont des sexes
N’importe quelle partie du corps
Accomplit cet office
Les saints sont devenus des seins un peu plus vivants
Auxquels ne pas nous vouer avec lucidité
Par le défilé des enseignes qui s’emboîtent
Dans ce lego
La plupart ne sauront jamais qu’ils sont devenus prisonniers
D’une religion sans religion
D’une église à la dimension d’une ville
Divisée en canaux intemporels
Les travées sont aussi étroites que des routes sur lesquelles
Nous circulons à faible allure
Et les nuages descendent de l’électricité
Le toit du ciel est un plafond de diamantaire
Repeint à la dernière mode de l’empire qui circule
Et si là-haut les corps se renversent
C’est qu’il nous faut tenir à notre perception verticale

Vous comprenez mieux à présent
Les panneaux qui s’alourdissent comme
Les masques des barrières électrifiées
Les masques qui se découpent et se décapent
Toujours blancs sur fond noir
Les corps dénudés qui s‘extraient
En équilibre sur leurs scories en corniches
Leurs silhouettes à la fin minuscules
Dépassent des galeries de statues pétrifiées
Pour finir en sourires
Voir débiter les achats
Avant de les avoir débutés
Et la route est sinueuse entre les décombres flottant dans l’air
Suspendus au ciel de fermeture
Ne croyez pas que nous nous rendons compte
De l’infinité des loupiotes déformantes
S’allumant sur notre passage
C’est comme si à chaque fois
Elles clignotaient juste pour mourir assis à notre volant
Plus sophistiqué qu’un cadran solaire
Et nous glissons sur coussins d’air
Personne n’a la folie de se pencher par dessus bord
Pour regarder si quatre roues ont poussé
Comme une rage de dents

Durant notre parcours
Nous avons l’intelligence artificielle
Des poules d’écrans
Et nous choisissons les meilleurs branchements
Comme les meilleurs habits
Nous plaçons nos espèces
Dans des boites à lettres percées qui s’ouvrent sans cesse
En leurs halloweens orangées
Avez-vous l’idée de ce spectre lumineux
Qui éclaire les écailles des vendeuses
Et les charrues des paysans
Écrasées en coléoptères
Descendus par la cheminée ?
Vous n’aurez aucune exclusivité sur notre supplice
Car l’essentiel est de manger à sa soif
De picorer la bulle
Sans souci des chocs infinitésimaux
Qui meuvent notre carrosserie gluante
Nous allons boire
Lire des enseignes à têtes de veaux
L’information coule de nos mirettes
Comme les agates sortent de leurs billes d’enfance
Pour rejoindre le gouffre étoilé

Ne vous souciez plus de la suite de notre histoire
Elle a été volée dès la naissance
Et constitue le jouet qui reste coincé
Au fond de notre reliquaire intime
Pendant ces jours qui ressemblent à des boites de nuit
Nous voguons à plusieurs dans nos images
Et nos corps sont amputés de leurs parties inférieures
Légères méduses médusées par rien
Dans un aquarium en métal armé
Ne revoilà pas la nuit pour notre cerveau
Nos couleurs démultipliées giclent jusqu’au matin
Qui sort dans les ténèbres
Sans un seul bruit de moteur
En sournoise apesanteur