Heptanes FRAXION

 

Tu écris beaucoup, tes poèmes sont longs, comment tu fais pour produire autant ? Tu as peur qu'on t'oublie ?

Beaucoup par rapport à qui, hein ?
En ce moment je me replonge dans ma production de 2019, et tout en étant ravi de l'énergie que j'ai pu capturer, je m'aperçois horrifié de la quantité de merdes que j'ai pu écrire.
Je ne m'impose pas non plus de format, c'est le poème qui décide de toute façon, et je ne ressens pas le besoin de pondre absolument.

Quant à la peur de l'oubli, j'avais noté une merveilleuse phrase à son sujet pour avoir l'air profond…
mais où ?

Toulouse  ̶  ta ville  ̶  est plus qu'un décor dans nombre de tes poèmes ; elle en est parfois le personnage principal, ou presque. Pourtant, tu écris en langue d'oïl. Qu'est-ce à dire ?

Ma ville natale ne l'est pas tant que ça. Je viens d'un autre folklore. Ma famille étant pied-noir sur quasiment quatre générations (d'Oran à Alger), nous étions définitivement plutôt couscous et football que cassoulet et rugby, racistes autant qu’humanistes, marqués par une étrange mélancolie.
Toulouse, j'en ai fait un peu ma ville imaginaire, mon mini Gotham. En même temps, il y a nombre de poèmes que je pourrais associer physiquement à telle rue ou à tel endroit.
Et puis un constat s'impose, aucun éditeur local n'est venu me chercher. Ils sont venus du nord : de Belgique, de Lille, de Touraine. Putain de barbares. Je les kiffe.

Tes poèmes mettent souvent en scène des personnages ; bien sûr celui du poète égaré dans la cité et la laideur du quotidien, mais pas seulement. On y croise pas mal de gens amochés ou en souffrance dans leurs relations et au sein de cette société de brutes. Bref, pour qui et pourquoi tu écris de la poésie ?

Je crois qu'en premier et avec le recul, j'ai commencé à écrire passque j'étais très seul et dans la totale incompréhension de ce monde. Être poète c'est être un peu débile et lâche, faut dire.
J'essaie toujours de ne pas oublier les personnes qui animent mes personnages ni de tomber dans le pittoresque ou le haut en couleur systématique. J'aime que mes poèmes soient empreints d'une certaine réalité sociale et qu'on sente le poids ou la légèreté de la météo.

Pourtant, de cette grisaille, de cette noirceur du quotidien et de la vie s'échappe souvent quelque chose qui a trait à un absolu, quelque chose de plus grand, loin des miasmes, une ouverture possible au spirituel, un abandon au sentiment océanique. Je délire, ou ta poésie est une parole habitée ? (OK, c'est une définition possible de la poésie, ça !)

La noirceur, certes, mais aussi pour qui veut, une lumière, une chaleur, un genre d'humour ou une sorte de spiritualité, oui. C'est mon côté moine chroniqueur.
Ma mère s'étant disputée avec la secrétaire du curé quand j'avais huit ans, mon frère et moi nous avons fait football et j'ai pu garder ma virginité pendant encore longtemps. Tout ça pour dire que je n'ai aucune éducation religieuse et que je trouve parfois idiot de confier sa foi à certaines religions. Ou sa poésie à certains éditeurs.

Tu fais beaucoup de lectures performées, parfois avec musicien(s). Je suppose même que la dimension orale, voire sonore, incarnée, est essentielle dans ta poésie ; pas seulement un avatar possible pour elle, mais sa finalité. 

Rien n'est essentiel, à part respirer et chier bien sûr et un chouia d'amour, mais le travail du souffle dans les mots m'intéresse.
Lire en public, c'est une sacrée expérience pour moi, je ne suis pas très bon mais j'aime ça. L'interaction quoi, pour le pire et le meilleur.
Mais l’oralité n'est pas spécialement une finalité. Si ça peut emmerder quelques puristes, je suis pour.

J'ai personnellement beaucoup aimé l'album que ton ami musicien Cassan et toi avez composé à partir des textes de Ô *. Peux-tu parler de cette réalisation ?

Il y a eu une grosse envie commune dès le départ : sortir de nos territoires respectifs habituels en produisant une musique de film qui serait le film lui-même, un journal intime, une autobiographie un peu psychédélique. Grâce à mon travail salarié, j'étais tombé en dépression et Denis m'envoyait des morceaux de musiques comme des morceaux d'avions, et j'essayais d'incorporer mes textes dans ses sons et de faire voler tout ça… Ça rend un peu fou d'ailleurs. Ça soigne aussi… Un peu comme certaines pleines lunes.
On est très contents du résultat ; on aimerait créer cet album sur scène d'ailleurs.

* Hors-série III de Chats de Mars, encore (un peu) disponible. (JB)

Tu es très présent sur les réseaux sociaux ; cela semble même indissociable de ton travail. Pendant longtemps, tu n'étais d'ailleurs pas édité en livre imprimé, je crois. Qu'est-ce que ça apporte ou implique dans ta pratique de poète (à part des likes de groupies) ?

Ça n'a pas toujours été le cas. Je suis effectivement resté longtemps dans l'ombre, de 1997 à 2009.
C'est la création de mon premier blog, en 2010, qui m'a fait remarquer auprès des poétesses et des poètes dont j'ai reçu beaucoup d'encouragements. J’ai aussi découvert l'univers fabuleux des revues et autres fanzines, et on a pas mal vu mon nom dans les sommaires.

Les réseaux sociaux sont un outil merveilleux et une plaie en même temps évidemment. Je m'en sers de laboratoire et de bureau poétiques.
J'y fais des rencontres artistiques que la soi-disant vraie vie ne m'offre pas.
Et puis c'est également un outil promotionnel formidable pour faire connaître le travail de mes éditeurs. L'auteur reste son meilleur représentant, d'autant que je suce très mal et ne possède pas de gros seins.
Au vu de mon parcours je n'ai pas tant besoin de nourrir mon ego que ça, en fait. Et ça me fait toujours autant plaisir et bizarre d'avoir des lecteurs. Putain de tarés. Je les kiffe.

Peux-tu évoquer un livre de poésie qui te tient particulièrement à cœur ? 

S'il y a bel et bien une écriture qui me tient en ce moment, c'est celle d’Angélica Liddell, femme de théâtre et poétesse dramaturge qui me file le tournis et qui me rend la colère joyeuse et la tristesse rageuse. Elle est éditée par Les Solitaires intempestifs :

"Vous vivrez‚ baiserez‚ mourrez.
Et rien de ce que vous ferez ne changera l’idée de l’homme.
L’idée de l’homme persistera indépendamment de votre vie et de votre mort.
La nature vous ignore.
Le vent‚ les tempêtes‚ la chaleur‚
toutes ces merveilles vous ignorent.
La chaleur est absolument indifférente à votre putain de vie et à votre putain de mort.
Même si on retrouve vos cadavres déchiquetés au bord du fleuve‚
pour le fleuve‚ vous n’êtes ni vivants ni morts."

Angélica Liddell, in Écrits : 2003-2014

Quels sont tes projets artistiques ?

Je bosse sur des morceaux avec Fred Speed qui m'enthousiasment et qu'on essaiera de mettre sur Bandcamp. Niveau recueil, je travaille sur la suite d’ errer me muscle qui j'espère intéressera toujours les éditions Gros Textes.
Et puis deux projets modestes et passionnés avec des éditrices, ce qui me ravit : enfin de la vulve !

Une dernière chose : es-tu un vrai rasta ?

Dans la mesure où je bois de l'alcool, mange du gras et parle de la mort, non ! Ce qui me donne quand même une furieuse envie de réécouter l'album puissant du poète dub LKJ à savoir Dread beat an’ blood, pas toi ?

 

Propos recueillis par LKJulien Boutreux en février 2021.

Bibliographie

Il ne se passe rien mais je ne m’ennuie pas (Cormor en Nuptial, 2018)
Et les gens continuent de tomber avec la nuit (Aérolithe, 2019)
C’est la viande qui fait ça (Cormor en Nuptial, 2019)
Ô (illustrations de Christophe Lalanne, hors-série III de Chats de Mars, 2020)
errer me muscle (Gros Textes, 2020)
Toujours pas de nouvelles de mon frère (Ni fait ni à faire, 2021)

Heptanes Fraxion figure aussi au sommaire de Chats de Mars n°3.

le roi des chardons

                              - à Christine Spadaccini

Je
je suis le roi des chardons
aucune couleur aucun son
quelque chose s'est brisé qui n'a fait aucun bruit

comme des étoiles arrachées
les sentiments se tordent en moi profond

je suis le roi des chardons et il ne me reste que ça que la fuite
que la nuit luminescente

par dessus les murs
à travers les champs
mes morsures et
mes grognements sont mes chansons méchantes
les seules qui me viennent encore
pour que quelque chose fasse encore sens
dans le silence de tous les mots morts

je suis le roi des chardons et la terre semble si vieille
et la terre semble si rude et je dois apprendre à lire ses messages télépathes
qui sont questions délicates qui sont réponses détestables
qui sont flèches remplies de graines et sauce tomate pour mon cœur de pâtes
et jus de fruit pour ma tête de bête

je suis le roi des chardons et je me souviens enfin de cet endroit doux et de ce doux climat où je peux toujours me purger de moi-même
où mon nouveau nom est tout le contraire d'une entrave
où mon sourire redevient charbon ardent

je
je suis le roi des chardons

épiphanie

nous sommes graines que le vent pousse
nous sommes grands cœurs couillons
nous sommes salopards fous
nous sommes danseurs estropiés
nous sommes nuit et viande
et notre chair ne dure pas et nos machines meurent
et monstres nous mordons méchamment le monde qui nous fait mal
et monstres nous mordons méchamment le monde
quand nous voulons nous y faire une place

précision des ombres dans la lumière subtile
des malades mentaux surdiplômés prétendent le contraire qui prétendent nous guérir

nous attendons avec impatience qu'il se passe un truc qui advenu déjà nous indiffère
et nous quittons la ville des choses mortifères et des mots pitoyables
et la terre devient la mer où tout se mélange
et la terre devient la mer et la vie nous tombe dessus sans prévenir
et la terre devient la mer
et nos mains accélèrent
et la terre devient la mer
et nos yeux ralentissent
nos yeux verts et si tristes
et la terre devient la mer et non
épiphanie n'est pas le nom d'un nouveau parfum