Photographie d'Aurélia Bécuwe.

Christophe ESNAULT

 

Tu enchaînes les publications à un rythme impressionnant, stakhanoviste. Tu es au sommaire de toutes les revues littéraires. Pourquoi tu écris autant ? Tu as vraiment tant de choses que ça à dire ? L'écriture te sauve ? (Et si oui, de quoi ?)

Le jeu de répondre aux appels à textes était amusant et je m’y suis lancé comme un drogué. Ai beaucoup freiné parce qu’il est de plus en plus rare désormais que je découvre une revue qui propose quelque chose de véritablement excitant et stimulant. Travailler sur un thème peut vous aider à trouver une forme pour un ensemble de textes. Mordre l’essentiel, mon livre monstre, s’est beaucoup écrit grâce à cela. Je dois beaucoup à ce monde des revues. On peut devenir pote avec un revuiste, avec un éditeur ou avec ceux rencontrés lors d’une lecture ou sur un salon et donc plus largement, faire des rencontres depuis son lieu d’écriture (là est le sens).
J’arrive vers ce moment où je n’aurais plus rien à dire.
« Nul n'a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l'enfer »*. Cette phrase était écrite sur le mur face à moi et à ma machine à écrire il y a quinze ans, quand j’écrivais des textes dont aucun n’a été conservé et que bien sûr je n’avais encore rien publié.
L’écriture diffère, elle ne sauve pas d’une vie qui serait à peine commencée ou à l’expertise, d’une grande tristesse. L’amour sauve davantage. Vivre un immense amour qui soit une création, se droguer à la création et aux rires. Avec des enthousiasmes fous et des admirations réciproques vives. C’est pour moi plus important dans une vie que d’écrire l’œuvre de Kafka. Si je meurs demain ma vie est pleine, et pas grâce à quinze (ou vingt-cinq) livres ou parce que je danse super bien dans le clip « (J’ai tout raté) Même mon cancer ».

* Antonin Artaud (note de JB)

Je ne connais pas de meilleur spécialiste que toi des revues de création littéraire et des maisons d'édition. Tu as dû en solliciter et en côtoyer pas mal pour accumuler une telle expérience ! Peux-tu évoquer une revue qui te tient à cœur ?

Un texte de vingt lignes publié dans La Femelle du Requin pèse plus lourd que deux cents dans des revues qui publient tout le monde pour se faire des copains et des abonnés, et même que dix livres chez certains éditeurs. Pour la petite histoire, mes textes ont à ce jour toujours été refusés par La Femelle du Requin. Leurs grands dossiers et entretiens (deux écrivains par numéro) sont superbement menés. Un retour très précis de leur part sur un texte refusé est un magnifique cadeau pour qui veut devenir écrivain.

Un avis sur la production littéraire francophone actuelle ?

Il y a profusion de l’indigence (les textes sans trace d’écriture et les formes économiquement rentables avec à peu près rien dedans), mais on peut aussi commander des livres qui ne seront souvent pas en librairie après avoir lu des chroniques chez En Attendant Nadeau, Poezibao, Sitaudis, Libr-critique, le blog de la librairie Charybde, Diacritik, L’Intervalle (le très beau et foisonnant blog de Fabien Ribery guide beaucoup mes lectures)… Et puis il y a des éditeurs qui font la littérature, ils ne sont pas si rares.

Le narrateur se suicide (ou parle de le faire) dans presque tous tes bouquins, et il prend aussi pas mal de médocs que lui prescrivent d'aimables psychiatres. Le tout oscille entre humour et désespoir. C'est de l'autobiographie ou de l'autofiction ?

Oui, j’en fais un peu trop avec le récit (et avec mon nombril). Je m’en excuse en signalant ce qui n’est pas toujours vu : mes textes sont une mise à mort de mon personnage.

Malgré, ou grâce à cela, beaucoup de tes textes sont parmi les plus fendards de la production actuelle. Qu'as-tu à dire pour ta défense ?

Merci d’être un des rares à y voir cela. Faut que je me crée une page Wikipédia avec juste ça : Humoriste incompris 1972-2089.

Ça devrait booster les ventes, en effet. En attendant, parle-nous d'un de tes livres.

Un ensemble de cinq textes : Ville ou jouir, Les gens sont surnuméraires en général, Je ne vous aime pas, Les mots d’Antonin, La tombe éditoriale. Vais revenir sur un de ces cinq textes de Ville ou jouir et autres textes navrants qui a pour titre Je ne vous aime pas. Ai peut-être réussi à écrire LE texte sur lequel je tournais depuis près de dix ans qui aborde la question de l’autre. « L’autre jamais à la hauteur d’être l’autre », si la citation de Calaferte, de mémoire, est juste. L’outrance, comme l’évoquait le libraire basé à Montréal Bruno Lalonde dans une de ses vidéos, la dernière outrance, serait la vie même. Ai parfois l’impression d’habiter ce texte, ce Je ne vous aime pas (et ses extensions). La chose amusante, c’est qu’en y allant avec ma détestation de mes contemporains, en jouant avec la haine de l’autre (ou sa considération), je rencontre Pierre Grimaud, correcteur chez Louise Bottu, qui va m’accompagner de manière très pertinente et précise dans la réécriture du texte ; et on va devenir des amis et se retrouver à la terrasse d’un café d’un village de Loire. Avouez que cela vaut plus qu’un tirage à 12000 exemplaires chez Gallimard.

Dans certains de tes livres, tu donnes des éléments qu'on peut supposer autobiographiques, relatifs à ton enfance. Celui qui va le plus loin dans cette voie, personnellement mon préféré, le plus à part aussi dans ton œuvre, c'est sans doute L'enfant poisson-chat.

C’est peut-être mon meilleur texte. Il a été initié par Aurélia (elle écrit tous mes livres) qui m’a invité à écrire sur l’enfance et sur la pêche et la rivière. J’écris alors pour la femme que j’aime et le texte contient un geste qui s’apparente à une lettre d’amour. Aurélia m’offre une photographie pour la couv’ et mon texte avance doucement vers la cascade de sa chevelure rousse à hauteur de rivière.
Je crois que l’enfance est le plus grand thème en littérature.

Je suis bien d’accord. Et Aurélia t'a bien conseillé. Par sa thématique, l’animal qui fascine l’enfant, qui trouve dans cette relation sans doute davantage matière à grandir que dans son entourage, ton livre m’a rappelé le film Kes de Ken Loach (1969) et Le Sacret de Marc Graciano (José Corti, 2018).

Il y a vingt ans, j’allais au cinéma tous les jours. Ça a nourri mon écriture, évidemment. Les films de Ken Loach, certains, oui. Sweet sixteen pour n’en citer qu’un. Mais y a des films plus récents de Loach que je n’ai pas aimés du tout. Beaucoup trop didacticiens, trop appuyés. Mais il a raison sur les dégâts et violences du système libéral. J’y ferai riposte à ma façon et après avoir vu à peu près tous ses films. Par ailleurs, je crois que ce monde a besoin de scénaristes de génie pour renverser les pouvoirs en place (pas seulement les pouvoirs politiques).
Je crie partout que Marc Graciano est le plus grand écrivain français, ce qui est une formule assez stupide, mais qui lui trouvera trente lecteurs de plus. Des lecteurs heureux (certains me l’ont déjà dit).

L'aventure du Manque est impressionnante : plusieurs disques, des clips et des haïklips sur Youtube plus nombreux que des nouilles dans une casserole… Mais c'est Lionel Fondeville qui fait tout, non ?

Oui, Lionel Fondeville est le grand créateur de l’aventure Le Manque. Il est un écrivain et surtout un poète. Dans les textes de Lionel, je perçois une réponse aux délitements de la pensée et de la langue par la langue. Je vous en verse un petit peu : « Dans sa boîte ou dans la porte du réfrigérateur, l’œuf est facile à attraper. Cassez-le dans le bol. Jetez la coquille. Essayez de l’attraper. Retirez le fragment de coquille mêlé à l’albumine. Saisissez-le entre le pouce et l’index, n’y parvenez pas. Pensez à certains livres que votre esprit s’est épuisé à tenir entre ses doigts. Trouvez l’outil adéquat. Ne le trouvez pas. Ragez ou non. » Lâchez tout et lisez La péremption qui paraît chez Tinbad. Lionel est chanteur. Compositeur. Musicien. Il filme aussi. Monte les films. Parfois il dessine et peint y compris dans nos clips. Des fois j’arrive à la fin pour trouver l’idée d’un titre que j’ai piqué à Lionel, dans un de ses nombreux textes inédits. Je suis très fier de mon travail déterminant et indispensable sur ce projet.
La période série haïklips a été l’une des plus profuses. Aurélia créait un décor, m’affublait d’un costume et j’étais livré à sa direction d’acteur. Il est arrivé qu’Aurélia filme ce qui allait devenir dix haïklips dans le même week-end. Quand je regardais la caméra, je regardais l’amour (et l’amoureuse). Puis Lionel composait, jouait, posait une voix et un texte et opérait un montage. Parfois moins de deux heures après réception des images, le film était en ligne. C’était totalement grisant (je suis tombé malade car je vivais trop haut). Il y a du transfert et de l’amour à saturation dans ces films qui ont eu un accueil assez froid et crispé sur Facebook. On en lançait un par jour et assez vite, plus personne n’avait une minute pour notre art sans les copains, mais on a eu plein de miraculeuses projections et invitations avec cette série, en festivals.
Plus de cent artistes, musiciens, rôles, écrivains ont participé pleinement à l’aventure du Manque, je m’excuse de ne pas les nommer. Il faut que je prépare une liste (y a du monde !!) et que l’on réactualise notre site laissé en friche. L’urgence est toujours de créer davantage. On ne voit pas pourquoi on ne continuerait pas à travailler avec de nouvelles personnes. On est drogué à cela aussi.

Parle-nous d'un livre de poésie récent qui t'a marqué.

Dans La Portée de l’Ombre, Marie-Anne Bruch aborde des périodes difficiles de sa vie, troubles psychiques et internement, idées de complot, journées d’errance, et comment elle s’est débattue face à cela. C’est d’une grande pudeur et sobriété, d’une vraie précision et d’une déroutante justesse de ton. Suis très admiratif de la façon dont, d’un bout à l’autre, elle mène son récit qui s’agence en alternance avec des impressions (un monde de sensations), des ressentis et des analyses d’œuvres classiques de Ravel, Miles Davis, Rossini, Mozart, Stravinski, Debussy… Comment Marie-Anne Bruch peut glisser psychiquement alors qu’elle est si attentive au monde des autres (des œuvres), ça m’intrigue tout autant que cela sait m’émouvoir (me toucher véritablement). C’est dans la collection « Pour un ciel désert » chez Rafael de Surtis. Avec une reproduction de Gustav Klimt en couv’. L’objet livre est monté en livrets cousus avec une couverture à rabats. Au toucher, ce livre offre un contact charnel tout à fait chaleureux et érotique. Superbe objet et écrin. Je vous donne le début du texte : « J’ai longtemps été folle. Je parle de vraie folie, de « folie qu’on enferme » pour reprendre Rimbaud. J’ai longtemps été folle et c’est peut-être un prolongement de cette folie de croire que je ne le suis plus ». Je le sais déjà, relire ce texte sera un grand plaisir et je vais aussi aller écouter les quatuors, les sonates qu’évoque l’auteure.

Quels sont tes projets poético-musico-littéraires ? Quelle suite à tout cela imagines-tu ou espères-tu ?

À quoi bon un livre de plus en effet ? J’en ai pourtant une dizaine en cours. Je les écris chacun comme si c’était le dernier. Le monde du travail, je vais y aller avec humour et sous la forme d’une fiction laboratoire (même pour ce qui tue des gens il faut y aller avec humour, nécessaire à toute riposte contre les pouvoirs).
Avec Le Manque, on arrive très bientôt à la 200e vidéo. On travaille sur une nouvelle série de clips. Beaucoup de collaborations avec des écrivains et des poètes. Deux d’entre eux ont fait la couv’ du Matricule des anges. Et beaucoup plus prestigieux pour eux, on les a lus et on les aime. Et aussi on est très heureux grâce à eux de ne pas tomber dans le risque d’un film qui serait de trop.


Propos recueillis par Julien Boutreux en février 2020.

Bibliographie

Isabelle à m'en disloquer (Les Doigts dans la prose, 2011)
L’amour ne rend pas la monnaie (Storylab, coll. Décalab, 2012)
Carnet retrouvé sur cadavre – sous le pseudo de K. Lewandowski (La Machine Folle, 2013)
Neuroleptie (La Porte, 2014)
Aorte adorée (La Porte, 2014)
Correspondance avec l’ennemi (Les Doigts dans la prose, 2015)
Nos suicides manqués (Storylab, coll. One Shot, 2015)
Apprendre à naître (La Porte, 2015)
Mythologie personnelle (Tinbad, 2016)
Mordre l’essentiel (Tinbad, 2018)
Le nez dans la chatte, peinture de Jacques Cauda (coll. Le livre pauvre de Daniel Leuwers, 2018)
Poète né (Conspiration, 2020)
Ville ou jouir et autres textes navrants (Louise Bottu, coll. Ivoire, 2020)
Lettre au recours chimique (Aethalides, coll. Freaks, 2021)
Mollo sur la win – avec Lionel Fondeville (Le Cactus inébranlable 2021)

Christophe Esnault figure aussi au sommaire de Chats de Mars n° 9.

Essaye pas de me demander un texte inédit. Tu ne trouves pas que le gars ou la fille qui est arrivé(e) par erreur sur le site du Chats de Mars puis jusqu’à cet entretien, s’est déjà assez fait chier comme ça ? Sois gentil avec lui (elle) et oublie les cinq milles signes de plus à se coltiner. Par contre si tu pouvais mettre en mots clé : « Esnault / décès de » ; « Esnault / suicide » ; « Esnault / doyen de l’humanité », ça serait cool et sans doute hyper efficace pour que des robots puissent te faire croire que cette page a été visitée onze fois entre février 2021 et octobre 2025. Et balance un lien actif vers les films du Manque. Bordel y a encore des gens qui n’ont pas entendu « Ulan Bator », pas vu « Œdipe Casserole », « Nietzsche m’a tout piqué », « Je veux un enfant médiocre », « L’ardeur froide », « Le mort du jour »...

https://www.youtube.com/user/LEMANQUE/videos

 

Bon, d’accord, va pour deux extraits de Solidadarités, texte inédit :


Quelle action mener ? Tu as un chez toi, tu sors de chez toi et tu fais ceci et cela et te voilà content d’avoir effectué ceci et cela pour ton prochain. Ça donne sens. L’autre donne sens puisqu’il définit tes contours et que tu désires être doté de contours d’homme généreux. De femme aimante. Ou de psychopathe inoubliable et traumatique. Voyez comme on ne peut pas se passer de l’autre. L’action d’aller vers l’autre n’est pas toujours une erreur. Sors de chez toi et contente-toi de fuir les groupes, de ne jamais les intégrer. La meilleure action, c’est de fuir et l’évitement, la stratégie de l’évitement de tout groupe et ensemble de personnes, la chose la plus saine du monde.


À des fins stratégiques éditoriales, je tiens un discours clair et spontané à peine poussif : l’expérience du collectif est la plus enrichissante que l’on puisse vivre sur la planète Terre. Dix-huit mois de grève et de lutte avec les camarades ou la participation bénévole à un festival culturel en plein air où j’ai une petite chance de pécho ? J’hésite.