Stéphane CASENOBE

 

Je crois savoir que ton travail de création poétique obéit à un protocole précis, à une routine hebdomadaire. Peux-tu nous en parler ?

Bien volontiers ! Chaque lundi, je me rends à la Bibliothèque Audoux dans le 3e arrondissement de Paris. Celle-ci comporte un fond thématique de 2500 références en poésie classique et moderne. J’y vais faire mes courses en sélectionnant chaque semaine une demi-douzaine d’ouvrages parmi lesquels des auteurs exclusivement contemporains. Je laisse les classiques à d’autres ! (Rires). Après une lecture scrupuleuse et désintéressée de chaque auteur, je récolte les notes prises sur un carnet (la matière première) pour les assembler, les associer à d’autres plus anciennes (la matière secondaire), et ainsi je peux fixer le matériau (le fond) à la structure (la forme). Je répète l’exercice une fois par semaine pour l'écriture de chacun de mes poèmes. C’est ce que j’appelle une routine vertueuse !

De la même façon réglée, tes poèmes obéissent à un cadre fixe, celui du sonnet ; pourquoi ce choix d’une forme classique et d’elle seule ?

La structure du sonnet est rigoureuse voire austère, c’est vrai ! Rappelons que cette structure répond à un cadre astreignant de deux quatrains et deux tercets, soit quatorze alexandrins de douze pieds ; on obtient ainsi un objet fixe de 168 syllabes. Voilà pour la forme réglée. Mon travail ensuite consiste à étirer les alexandrins, les allonger de façon à créer des brèches et des espaces entre les groupements de mots. De la sorte, je fais apparaître des vers blancs ou fantomatiques à l’intérieur du cadre. Pour me la péter un peu, je suis le seul à proposer une telle mise page du sonnet ! Pas mal, non ?

Ce qui peut rebuter certains lecteurs (ou éditeurs), c’est ton emploi exclusif des lettres capitales. Pourquoi ce choix de casse ? (Mégalomanie, injonction, cri ?) 

J’aime cette forme phallique des lettres capitales dans le cadre ou matrice qu’est le sonnet en lui-même. Les majuscules donnent à se lever, se dresser voire à s’insurger en élevant un cri poétique. Le poème saute à la figure du lecteur, et c’est tant mieux !

Il faut aussi expliquer les segments de vers justifiés, qui créent un paysage graphique vraiment singulier, ainsi qu’un jeu sur les vides, les vides et les pleins.

Oui, et pour ce faire j'ai à maîtriser la forme, la structure de ce cadre. Ce parti pris doit déboucher sur quelque chose d’innovant en poésie. Le sonnet est un outil que je respecte parce qu’il a une histoire et une tradition. Mais je dois y apporter quelque chose d’autre, quelque chose de singulier qui n’appartient qu’à moi et à moi seul…

Le résultat graphique de ces choix formels évoque pour moi l’image d’une stèle de granit ou de marbre où serait gravée une suite de slogans, comme pour l’éternité. Qu’en dis-tu ?

C’est flatteur, mais je vais être direct… Pour écrire de la poésie, il faut selon moi tuer symboliquement le Père… Et pour moi, le Père, c’est ce crapuleux Rimbaud ! J’ajoute que pour être « poète », il faut en finir avec la poésie de papa et maman… C’est ce que j’évoque dans mes textes : aucune compromission ni complaisance avec ce que j’écris, par respect pour moi-même et pour le lecteur, qui a la responsabilité de reprendre la place qui est la sienne dans le poème. Oui, le lecteur fait parti du poème !...

Ta poésie ne risque-t-elle pas de se figer dans cette routine d’écriture et cette forme fixe ? Ne risques-tu pas de réécrire sans cesse le même livre ?

Oui, c’est le risque. Mais les textes que j’écris sont déjà figés dans leurs formes. C’est un parti pris d’écriture et non d’aliénation, d’emprisonnement… Les contraintes sont volontaires et assumées. Le cadre rigide du sonnet et sa mise en espace m’amènent à respecter des règles fixes, mais pas routinières. Est-ce que je ne risque pas d’écrire le même livre, voire le même poème (j'ajouterai) ? C’est vrai que j’appuie beaucoup sur la répétition des thèmes que j’aborde. Mais j’essaie d’apporter à chacun un angle de lecture original, atypique. Je n’écris pas si je ne me surprends pas. C’est la règle que je m’impose en poésie. Elle est valable autant dans la forme que dans le fond. 

Les thèmes de tes poèmes sont en nombre limité finalement : l’écriture, la poésie, la place du poète, sa mégalomanie, son désespoir, son désir d’être édité. Énumérés ainsi, ça ne paie pas de mine, et pourtant, à partir de ces thèmes ressassés, de ces obsessions, tu en arrives à parler d’incarnation, de mort, de réincarnation, de physique quantique, du divin – lumière et ténèbres… On est en plein trip mystique psychédélique ?

Pas faux ! J’écris seulement à partir de ce que je connais le mieux, c'est-à-dire moi-même. Voilà pour le côté mégalomaniaque… Je me veux infréquentable en poésie, avec la conviction d’écrire pour témoigner. Nique la poésie à sa mémère qui fait rimer amour avec toujours ! J’ai les balloches pour dire que le poète n’est pas quelqu’un de gentil, loin de là… J’ai la responsabilité de ce que j’écris. Les thèmes ? Laissons cela aux poètes !!!

La figure de l’ange revient souvent. Que représente-t-elle pour toi ?

La représentation que je me fais de l’ange est celle de la candeur, mais pas de l’innocence. L’ange me visite volontairement pour me consulter, m’interroger, m’évaluer aussi… Cet ange est neutre. Il n’est ni bonne ni mauvaise conscience. Il est la poésie Collective que je confronte à ma vision singulière. Il faut hisser le niveau en écriture pour se respecter et respecter son alter ego que représente le Lecteur. Le lecteur est cet ange.

Que représente la poésie dans ta vie ? Est-ce qu’elle te sauve ?

Non ! Qu’elle me laisse tranquille, la poésie… Je ne l’utilise que comme outil, et c’est très bien comme ça ! Est-ce que le lecteur, lui, me sauve ? Voilà la véritable question. Le lecteur est le centre de gravité de l’auteur et de ses créations, selon moi. Que représente le lecteur dans ma vie ? La page blanche pour sûr !

Parle-nous d’un livre de poésie qui t’a particulièrement marqué.

Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus de Richard Brautigan. Cet auteur ne fait pas dans la dentelle. Il témoigne avec une fausse naïveté de lui-même et de son environnement en utilisant une prose candide et réduite à son plus simple appareil… Il est irrattrapable ! Insaisissable ! Dans tes dents !!!

Qu’est-ce que tu dois aux poètes américains ?

Je dois aux poètes américains la Beat Generation. Je n’ai découvert ce mouvement que très tard dans ma vie d’auteur. Kerouac, Ginsberg, Burroughs et les autres m’ont redonné envie d’écrire, de témoigner. Ce mouvement littéraire est toujours d’actualité avec la Baby Beat Generation. Inspirant.

Tu viens du théâtre. Qu’en reste-t-il dans ta poésie ?

À vrai dire, pas grand-chose ! (Rires). C’est un milieu très spécial et riche en rencontres, je le concède. J’y ai consacré dix ans de ma vie, et c’est très bien comme ça. Les principes du théâtre se retrouvent dans la vie, et réciproquement je crois. Le poète quant à lui est à la fois metteur en scène et spectateur. J’aime cette ambivalence en poésie, cette inatteignable dualité entre l’auteur et le lecteur. Enfin, grâce aux outils du théâtre, je jouis d’une excellente diction, élocution. C’est très utile quand on lit des poèmes par exemple !... 

En effet, ta poésie est loin de n’être que pur jeu graphique. Elle mêle en une alchimie les dimensions graphique, sonore, et celle du sens bien sûr.

À la lecture d’un de mes poèmes, on ne reconnaît pas qu’il s’agit d’un sonnet. On ne s’aperçoit pas non plus que j’utilise des alexandrins. Seul le fond du poème apparaît littéralement. C’est ça qui me fait kiffer ! La structure du sonnet disparaît au bénéfice des mots, de leurs fulgurances parfois. Je crois qu’écrire, c’est se lire à voix basse tout en hurlant de l’intérieur.

Quels sont tes projets ?

Je travaille sur mon cinquième recueil s’intitulant S’il vous plaît ne m’obligez pas à devenir le plus grand des poètes – titre emprunté à un vers de Brautigan lui-même. Je profite de cet espace pour dire que je cherche un éditeur ou une éditrice pour cet ouvrage ! Sinon, je publie en revue, dans Verso par exemple.

 

Propos recueillis par Julien Boutreux en février 2021.

Bibliographie

Ça va passer sur l’écume des jours (Les Adex, 2018)
Comme sur le pont d’un bateau ivre (Les Solicendristes, 2019)
Sur l’astéroïde B-612 (encres de Jacques Cauda, hors-série I de Chats de Mars, 2019)
La symphonie du trouble bipolaire (Le Contentieux, 2020)

Stéphane Casenobe figure aussi aux sommaires de Chats de Mars n°1 et n°5

Trois poèmes inédits

(extraits de S'il vous plaît ne m'obligez pas à devenir le plus grand des poètes)