Etienne Ruhaud

 

Tu es entré en littérature avec Disparaître, un roman qui retrace une errance à la fois psychique et… périurbaine, sorte de dissolution hallucinée du personnage narrateur. C'est une œuvre assez houellebecquienne, y compris par la place qu'y prend la poésie, dans les descriptions notamment, où elle affleure par bouffées. On pense à la fin d'Extension du domaine de la lutte, ou au plus récent Sérotonine du pape littéraire du désenchantement fin de (XXe) siècle. Revendiques-tu cette filiation ?

Disparaître est en effet tourné vers l’extérieur, le monde extérieur, à la différence de ma poésie. Je voulais essentiellement évoquer cette génération un peu perdue, qui, après avoir fait des études supérieures généralement sans débouché, se retrouve à plat. Une génération un peu fragile, sans but précis ni idéologie solide. Je me sens évidemment influencé par Houellebecq, dont j’ai lu toute l’œuvre, non sans réserve parfois, car certains romans me paraissent partiellement bâclés. Extension est ainsi bouleversant dans sa radicalité, dans l’exposé brut du ressenti, sans faux-semblants. Sérotonine me paraît plus mature encore, plus abouti sur le plan stylistique… Donc, oui, je me considère comme un houellebecquien parfois critique, à bon escient je pense. Tu as par ailleurs parfaitement raison d’évoquer la poésie. C’est un aspect qu’on oublie trop souvent, pour ne parler que de la sociologie, des idées. Personnellement, j’ai découvert Houellebecq justement à travers La Poursuite du bonheur.
Mon autre grande référence demeure Thierry Jonquet, dont parle d’ailleurs ce même Houellebecq à la fin de La Carte et le territoire. Inspiré par Japrisot, Jonquet construit des récits aux intrigues entremêlées, et parle du réel immédiat.

Tes Petites fables sont des proses poétiques ciselées qui ne dédaignent pas le fantastique. D'une grande originalité, elles ont remis au goût du jour le genre du bestiaire, dans l'esprit antique ou médiéval. Comment cette idée t'est-elle venue ?

Comme la plupart des enfants, j’ai beaucoup regardé de documentaires animaliers. À l’adolescence, je collectionnais les fossiles, les dents de requin, et m’intéressais aux dinosaures. Cela m’a-t-il marqué ? Le bestiaire antique ou médiéval, qu’on parle des fables d’Ésope ou du bestiaire chrétien, est empreint de morale. Il en va de même chez La Fontaine, à l’âge classique. Mon propos n’est pas là puisque mes « fables » ne comportent pas de valeurs. Je n’ai pas pour dessein de transmettre une morale. D’ailleurs, pour être franc, je ne sais pas, moi-même, ce que je souhaite transmettre. Je n’ai pas la clé. J’aimerais qu’un psychanalyste m’explique !

Tes fables sont souvent apocalyptiques ; les créatures, pas toujours des animaux d'ailleurs, que tu y détailles sont volontiers gigantesques, monstrueuses. Il flotte sur tout cela beaucoup de poésie, mais aussi un parfum de désespoir, de terreur, de fin du monde. La civilisation humaine n'y a guère sa place, sinon pour être dévorée ; ou si elle l'a, c'est de façon un peu grotesque  ̶ seule manière de vivre en harmonie avec ce cosmos qui l'ignore ou la domine. On pense à Lovecraft et à Lautréamont.

Une source possible des fables (une source d’inspiration, s’entend), c’est peut-être Alien. Dans la première partie du film nous voyons en effet un vaisseau spatial atterrir sur une planète foncièrement hostile, pour découvrir une forme de vie répugnante et agressive. Quel est le but de l’alien ? Nous ne le savons pas. Tout le charme, si j’ose dire, vient justement du mystère, ce qui a prêté d’ailleurs à nombre d’exégèses. Je pense encore une fois que mon inconscient parle. Je suis probablement hanté par cette crainte de la destruction, de la fin.
La référence à Lautréamont me flatte, évidemment. Je l’ai énormément lu, pratiqué, et la prose poétique de Maldoror m’influence. J’ai rencontré Lovecraft à la vingtaine. Là encore, j’y vois un intercesseur. Les créatures décrites sont répugnantes, fantasmatiques. J’aimerais aussi évoquer Michaux, le Voyage en Grande Garabagne.

Animaux, ton dernier livre, remet ça. Comptes-tu changer de forme d'écriture à l'avenir, retourner à la prose narrative par exemple, ou bien tes livres sont-ils désormais voués à n'être "que" des suppléments à ce projet de bestiaire initial, in fine destiné au gigantisme lui aussi ?

Je ne sais pas écrire de poésie en vers. J’ai essayé, mais j’ai senti une certaine lourdeur. Je crois que la forme s’impose à moi, et non l’inverse. Je pense composer d’autres bestiaires, tout en poursuivant l’écriture d’essais et de romans, de récits. En fait, j’ai l’impression de travailler à partir d’une matière première non choisie. Comme si mon cerveau produisait une série d’images (les animaux), et que j’affinais cela pour arriver aux fables. Il y a une sorte de déclic initial, et je ne choisis pas le moment. Ensuite, je reprends le texte, encore et encore, le polis.
J’aimerais aussi me sentir assez mûr pour produire un second roman. C’est un vrai travail : construire une intrigue, des dialogues, alterner les descriptions, imaginer des personnages cohérents… Je ne me sens pas prêt. D’ailleurs je crois que bien des poètes aimeraient écrire des romans, mais n’y parviennent pas, soit qu’ils n’arrivent pas à bâtir un récit, soit qu’il n’aient ni l’énergie, ni la volonté, de le finir. Il s’agit d’une tâche doublement ardue et ingrate, un défi.

Ton style montre que tu préfères la juxtaposition à la coordination ou à la subordination. Est-ce conscient ? J'avais un professeur de linguistique française à l'université qui nous expliquait que la juxtaposition était le mode relationnel entre propositions à la fois le plus rudimentaire et le plus élaboré : une absence de syntaxe, mais aussi un jeu subtil sur les liens non explicitement formulés.

Ce choix n’est pas réellement conscient. Si je supprime souvent les coordinations, les coordonnants, les adverbes, c’est surtout pour alléger le texte. Là encore, il est fort possible que quelque chose m’échappe. Mon style me paraît déjà excessivement classique. De fait, je crains de l’alourdir en usant de liens logiques. Je procède par ailleurs essentiellement de manière visuelle. Je vois l’animal, et en décris des parties. J’espère juste que le lecteur se le figure assez clairement, de manière mentale, par projection.

Quelle idée a présidé à la création de ton blog Page Paysage ?

Il s’agissait d’abord de pouvoir écrire. Le fait d’avoir un public, même restreint (une centaine d’abonnés, et une poignée de lecteurs fidèles), a effet de motivation. On interagit, on est lu. Cela crée une discipline, car on est en quelque sorte attendu au tournant. Ensuite, pour être franc, le blog a valeur de carte de visite. En tant que journaliste/critique amateur, j’espérais me faire un nom dans le milieu fermé des Lettres. Je pense que ce mobile a disparu avec le temps, puisque j’ai trouvé un réseau qui me convient, me suffit. Ne reste que le plaisir du blog, le simple fait d’écrire, de mettre les textes en ligne. Le blog est une sorte de forme idéale, très libre. On peut poster à peu près ce qu’on veut, sans contrainte financière. Il n’y a pas d’enjeux financiers. On n’a pas à gérer une équipe éditoriale. On peut relayer ses impressions, au jour le jour, un peu comme dans un journal. Beaucoup pestent contre la technologie. Pourtant ce canal permet de s’exprimer, d’être lu. Je conseille d’ailleurs aux jeunes auteurs ne trouvant pas de maison d’animer un blog, et de s’y tenir, de ne pas abandonner (la plupart étant délaissés au bout de quelques semaines, d’après les études). Il en résulte toujours quelque chose : on peut devenir plus productif, écrire un livre complet, pas à pas, ou tout simplement trouver un éditeur qui apprécie vos textes. Je crois en l’écrit, en l’imprimé, comme but suprême, mais somme toute le blog peut AUSSI constituer un but en soi.

Tu es aussi chroniqueur, pour la revue Diérèse, activité qui te fait crouler sous les envois de Services de Presse…

La critique m’a permis de rencontrer des gens, d’être lu, là encore, mais aussi de parler de livres que j’aime. Le premier travail de l’auteur, c’est de lire énormément, de s’abreuver de poésie, d’apprendre par cœur des textes. C’est extrêmement formateur. En hypokhâgne, notre professeur de philosophie, qui s’exprimait dans un français à la fois élégant et souple, disait avoir retenu des passages entiers de Bossuet, ce qui avait nourri son propre style. C’est ainsi qu’on fait ses gammes. Semblablement, je dirais que la critique permet aussi d’absorber le style des autres, de s’en inspirer (sans le plagier !), d’adopter une démarche différente. De plus je ne crois absolument pas qu’il n’y ait plus de poésie. Dans la masse de livres parus, quelques uns se distinguent. Le travail du critique consiste à les faire connaître.
Oui, je croule sous les services de presse. Ce pourquoi les délais sont souvent longs, entre le moment où je reçois le livre, et le moment où la note critique paraît. C’est ainsi. Je préviens toujours les auteurs.

Tu animes en outre le groupe Facebook "Surréalisme". Tes poèmes se rattachent d'ailleurs sans problème à ce courant, dont on connaît les accointances avec le fantastique. Pourquoi le surréalisme te fascine-t-il ? 

Mes premières émotions picturales viennent de Jérôme Bosch, de Salvador Dali et de René Magritte. Enfant, j’écoutais les Chantefables de Robert Desnos, mises en musique. Enfin, j’ai consacré mon mémoire de maîtrise à Guillaume Apollinaire, qui a créé le terme même de « surréalisme » dans Les Mamelles de Tirésias. Certaines productions surréalistes sont désormais quasiment illisibles, car elles relèvent de la pure expérimentation automatique. De même, l’idéologie qui accompagnait le surréalisme est en partie caduque, car le contexte d’hier est différent (on sortait de la Grande Guerre, la pouvoir de la religion était nettement plus fort qu’aujourd’hui, etc.). Toutefois, l’onirisme propre au surréalisme n’a rien perdu de sa force. C’est à la fois une manière d’explorer son propre inconscient, et de trouver refuge dans l’imaginaire. Double mouvement contradictoire, en quelque sorte. En effet, j’ai énormément pratiqué les surréalistes, comme Sarane Alexandrian, ou les proches du surréalisme comme Michaux, cité plus haut.
Pour terminer, je ne crois pas que le surréalisme soit nécessairement élitiste. On peut, comme les enfants, être transporté par telle ou telle œuvre. Ainsi les montres molles sont-elles en quelque sorte rentrées dans le domaine public, comme la Joconde. On peut acheter des montres molles produites en Chine, et vendues sur Internet, qui donnent vraiment l’heure ! Nul besoin d’avoir fait des études poussées pour aimer cela. Il y a souvent quelque chose d’assez accessible dans le surréalisme, une simple porte vers le rêve, l’imaginaire.

Je crois savoir que tu travailles sur une somme dédiée aux poètes surréalistes, surtout aux oubliés, dont tu désires exhumer le souvenir… au point de courir les cimetières à la recherche de leurs sépultures. Pourquoi ? Fascination morbide ? Peur qu'on oublie leur œuvre ?... ou ton œuvre?

J’habite à Paris et les cimetières sont comme de grands parcs reposants. Je suis, comme beaucoup, obsédé par la mort, l’idée de disparition. Fascination morbide ? Je ne sais pas. Je ne suis pas attiré par les dissections ou les enterrements, je ne possède pas de crânes, et la vue de cadavres ne me procure aucune satisfaction. J’aime les poètes oubliés, les marginaux, les destins surprenants qu’on croise au détour d’une allée de cimetière, les chanteuses d’opérette inhumées à Pantin, immense nécropole, les clowns. J’ai envie de leur redonner vie par la plume, de la même manière qu’on peut se passionner pour telle histoire criminelle. J’aime aussi l’idée d’exhumation, le fait de redécouvrir, de faire redécouvrir, des surréalistes oubliés, des gens comme Robert Crégut, dont je n’ai pu localiser la tombe, par exemple, ou comme tant d’autres. Cette exploration littéraire m’a d’ailleurs permis, à titre privé, de mieux accepter l’idée même de la mort, puisque je ne crois pas en l’au-delà. Du moins je n’espère pas en un après réjouissant. Mais on s’écarte. Je ressens assez ce que décrit Baudelaire, dans « Les fenêtres », quand il imagine d’autres vies, sans s’attacher nécessairement au vrai.
Qu’adviendra-t-il de nos œuvres ? De mon œuvre ? Là encore, je ne peux honnêtement dire que cela m’est indifférent. On désire souvent être célèbre. Mais là encore, si j’ai pu rêver, écrire, produire, faire des rencontres… À vingt-cinq ans, je ne m’imaginais même pas être édité un jour.
J’ai beaucoup lu, relu, Le tout sur le tout. Henri Calet, à travers ses souvenirs, rend hommage à ses amours, aux lieux qu’il a connus. Il se contente d’évoquer ce qu’il a aimé dans son passage sur Terre, tout en sachant qu’il n’entrera jamais à la Pléiade !

Peux-tu parler d'un livre de poésie qui t'a particulièrement marqué ?

Il y en a beaucoup. Je pourrais évoquer L’entrée et la prise de la ville de Rio de Janeiro en 1711 de Jean Ristat. Illustré par André Masson, l’ouvrage décrit une scène de bataille navale bien réelle, sous forme de vers libres originaux, auxquels se mêlent les mots de Racan, poète baroque. Je goûte assez l’ampleur du phrasé, la forme originale, ce verbe plein et entier, à l’opposé du haïku, de la sécheresse propre à l’écriture blanche.

Quels sont tes projets ?

J’ai plusieurs livres en cours, que je dois terminer. D’ores et déjà, il me faut achever l’ouvrage autour du Père-Lachaise mentionné plus haut. J’ai également commencé un essai sur Thierry Jonquet, une pièce de théâtre… Je dois continuer le blog, également, et poursuivre l’écriture de mon journal intime, de mes articles. J’ai un peu tâté, par le passé, du cinéma, en tant que dialoguiste (sur deux moyens-métrages), mais c’est techniquement difficile car il faut être introduit. Donc je crois que je vais me concentrer sur la littérature.
Je dirige également une toute nouvelle collection aux éditions Unicité, intitulée Éléphant blanc. Nous allons publier quatre ou cinq livres par an, dans des styles assez différents, mais toujours avec une exigence d’originalité, et avec un faible pour l’esprit surréaliste. Cela devrait m’occuper, d’autant que je dois diffuser, un peu, les livres, donc produire des articles, quelques vidéos promotionnelles YouTube, dans la mesure de mes moyens. Beaucoup à faire, donc !

 

Propos recueillis par Julien Boutreux en mars 2021.

Bibliographie

Petites Fables (Rafael de Surtis, 2009)
La poésie contemporaine en bibliothèque. Pour la diffusion d'un genre oublié (L’Harmattan, 2012)
Disparaître (préface de Dominique Noguez, Unicité, 2013)
Bestiaire (La Porte, 2016)
Animaux (préface de Jean Renaud, Unicité, 2020)

Deux textes inédits

 

« J’AI SEUL LA CLEF DE CETTE PARADE SAUVAGE » (A.R.)

  Monstrueux, le cimetière de Pantin s’étale sur 107 hectares, compte 32 kilomètres d’avenue et d’allées, et regroupe près de 145 000 sépultures, soit plus d’un million de défunts, ce qui en fait le plus grand cimetière de France, le troisième plus grand cimetière d’Europe, et le septième plus grand cimetière du monde encore en activité. Ouvert par la préfecture de la Seine en 1886, cet énorme ensemble dépend bien, administrativement, de Paris, à l’instar des cimetières de Bagneux (créé la même année), et de Thiais, installés outre le périphérique par manque de place intra-muros. Sa situation géographique, le faible nombre de personnalités connues, l’état de dégradation de nombreuses sépultures, abîmées par la pollution, la tristesse qui s’en dégage, n’en font pas un lieu touristique, à la différence du Père-Lachaise. Il s’agit d’abord d’un cimetière populaire.
  Depuis plusieurs années, la municipalité tente de rendre l’endroit plus attractif. Un plan avec les tombes célèbres (parmi lesquelles celle du cinéaste Jean-Pierre Melville, né Grumbach, ou du philosophe Emmanuel Lévinas) est ainsi fourni à l’accueil. De même on dénombre près de 8700 arbres, de 74 essences différentes, donnant leur nom aux allées (avenue des Marronniers rouges, avenue des Acacias communs, avenue des Peupliers argentés), et certaines divisions, telles la 88, sont transformées en secteurs paysagers. Enfin, un véhicule aménagé a été prévu pour le transport des personnes à mobilité réduite, à l’exemple de ces voiturettes qu’on voit, sur les terrains de golf.
  M’enfonçant dans une confortable mélancolie, j’aime depuis longtemps parcourir les grandes veines plates, quelconques, du lieu, explorant les divisions en consultant le site du taphophile Landru à la recherche de quelques vies imaginaires : qu’il s’agisse d’un clown dont le visage noir et blanc, fixé à la pierre, ajoute à la nostalgie, d’une chanteuse d’opérette montmartroise en décolleté, ou d’un poète-tâcheron quelconque dont l’œuvre n’aura pas survécu, et qui dort désormais sous une dalle rongée par les particules fines, le salpêtre. J’aime ainsi échapper à la banlieue environnante, comme s’il existait un point médian au milieu des tours, le locus solus de la fable, si vaste qu’on y croiserait une colonie de renards, ou plutôt qu’on aimerait les croiser. Et de se figurer ainsi les défunts réincarnés dans les animaux, quand l’âme s’exhale des fosses, que quelque chose doit survivre.
  Ma recherche de tombes surréalistes n’est-elle qu’un prétexte ? Et l’écriture d’un essai, consacré au Père-Lachaise, justifie t’elle cette singulière recherche ? Je m’enfonce à travers la nécropole sans obtenir de réponse. Que vais-je découvrir, en consultant telle archive, en tapant frénétiquement le nom d’un artiste de music-hall, d’un aquarelliste roumain ? Satisfaire ma curiosité ? Ou est-ce ma propre crainte de la mort, de la disparition complète, qui parle ? Pourquoi donc cette généalogie de bric et de broc, cette mémoire de substitution ?
  Depuis longtemps, en particulier, une tombe m’obsède. L’aspect en est simple a priori. Une dalle géométrique en marbre gris, une année de décès (1967), et un nom grec : Giorgios D. Zioutos. Étrangement, pas de symboles religieux, mais une simple inscription :

G Ch m et a + P el = ∞

  Qu’est-ce à dire ? L’adjonction de plusieurs éléments, signifiée par le symbole « plus », ou la présence de plusieurs personnes, permet-elle d’accéder à la vie éternelle ?
  Intrigué, je passe des heures sur Google, use de traducteurs en ligne, pour retrouver la trace d’un intellectuel communiste, résistant, ayant fui la dictature des colonels. Mince, un peu raide dans son costume, l’homme semble austère, pourvu d’épaisses lunettes de penseur, originaire d’un milieu bourgeois de Thessalonique, rivages azuréens où on aimerait que la violence, la guerre n’existent pas... Zioutos a écrit sur la philosophie, l’histoire, a enseigné à Paris. Encore vivante, sa fille, Madame Mavrokefalidou (soit la tête noire), réalisatrice et militante de gauche contactée par mail, ne connaît pas l’origine du rébus borgésien, mais m’indique le nom d’une femme qui a bien connu son père.
  À force d’enquête, je remonte jusqu’à une maîtresse française, aujourd’hui très âgée, résidant vers gare de l’Est, et répondant à mes questions d’une voix polie, légèrement chevrotante. Elle évoque un écrivain en exil qu’elle a passionnément aimé, mais refuse de me donner la clé de l’énigme. Un jour je reçois un pli, composé dans une belle écriture d’ancien. La dame m’informe, une nouvelle fois, que l’équation ne saurait être résolue, car elle renvoie à des détails trop intimes, « entre lui et moi, vous comprenez, Etienne ». Je lui propose de prendre un verre, quelque part à Paris, puis de nous promener dans un parc, certain de l’amadouer, à terme, de lui faire cracher le morceau. Allusions érotiques contenues dans ces quelques lettres ? Le mystère demeure entier. Le saurai-je un jour, et ne serai-je pas immanquablement déçu ? Car c’est l’enquête, finalement, qui me plaît. Et qu’importe si j’ai rêvé, imaginé quelque formule alchimique, au milieu de rien, quelque part en Seine-Saint-Denis.

 

MARINA


  Elle est morte, la voisine. La dame du deuxième aux cheveux courts, très bruns mais blanchis, de taille moyenne, méditerranéenne. J’évoque son physique comme le ferait un médecin, mais comment la caractériser sans tomber dans la banalité, les figures de style convenues? Elle s’appelait Marina, avait soixante-seize ans, et avait dirigé le rayon parfumerie chez BENLUX, une boutique à prix cassés, rue de Rivoli, sous les arcades, pour acheter des parfums de marque dégriffés, et les rapporter en Russie, en Chine ou n’importe où, après avoir pris un selfie devant Mona Lisa.
  Donc, nous ne la verrons plus. Elle était parfois pénible. Beaucoup, même, notamment quand nous arrosions les géraniums, déversant quelques gouttes, telle une infamie, des taches de sperme, de sang menstruel, des traces de merde, sur son propre balcon. Elle criait, alors, et très fort. Le dimanche matin, alors que j’allais au travail, tôt, déjà en retard, la tête enfarinée et plein de stress, elle voulait à tout prix que j’ouvre son volet roulant pour ne pas se fatiguer le poignet, ne tenant compte ni de mes contraintes, ni de mon déplaisir à la voir me guetter par l’ascenseur. Alors que j’eusse mangé les murs, si désireux de ne pas exister, ne pas avoir de vie sociale, disparaître totalement aux yeux du monde, et en l’occurrence aux yeux de mes voisins, ces gens auprès desquels vous vivez en les fuyant, avez des rapports sexuels explicites, écoutez du hard-rock, émettez des gaz, ou des rots, parfois bruyants, formulez des idées complotistes, en craignant d’être entendu. Auprès desquels vous rentrez éméché, parfois, en soirée, ou encore avec une jeune femme qu’ils ne connaissent pas. Eux qui ressemblent tant à la statue du commandeur, sur votre palier, ou assimilé, et auprès desquels vous vous efforcez d’être transparent.
  Donc, je la croisais, dominicalement, en allant au travail, accomplissant mes tâches de fonctionnaire. Elle bloquait volontairement à l’étage deux, et je pénétrais (sans mauvais esprit tant toute idée de sexualité semblait automatiquement bannie), son intimité. J’étais étonné par la propreté de son intérieur, elle qui semblait si déprimée, et si faible. J’étais étonné, aussi, par l’affiche de Moebius représentant des roboïdes, ce tableau bien encadré sur le mur d’en face, exactement le même que celui de mon studio. Moebius me paraissait trop moderne, trop contemporain, pour elle, car malgré tout elle demeurait une vieille, à mes yeux. C’était, subjectivement, incongru. Une irruption.
  Nous échangions quelques mots, et elle me remerciait, offrant de me donner des parfums, du Champagne, toutes choses que je refusais, gêné, conscient de la manœuvre qui visait à faire de moi un aide-soignant permanent, et bénévole. Je la revoyais au Carrefour Market, proposant de porter ses courses, tant elle avait mal aux bras. Nous parlions, parfois, au petit matin, et c’était le meilleur moment. Elle évoquait, brièvement, son défunt compagnon, que je tentais d’imaginer sous les traits d’un cadre en cravate, son triple cancer, son hystérectomie, et donc son impossibilité à enfanter. Je sais qu’elle médisait de moi, ayant soi-disant peur de ma forte silhouette, de ma brutalité verbale. J’étais habitué et cela m’était indifférent. Je savais qu’elle allait mourir bientôt, que j’éprouverais l’amertume ici formulée, et donc que sa faible malveillance, de fait, n’en serait que pardonnée. J’étais pareil à un infirmier, en soins palliatifs, tolérant jusqu’à l’infini, bien qu’ayant envie, trop souvent, de l’envoyer au Diable.
  Elle n’avait pas d’utérus, donc pas de progéniture. Sa propre enfance, du reste, n’avait pas été heureuse. Fille de Républicains espagnols, à l’instar de tant d’ouvriers, dans la province de ma mère, elle ne s’était fondamentalement jamais sentie à sa place. D’où, d’ailleurs, l’athéisme radical, non pollué par le doute religieux, qu’elle professait. Ayant grandi dans l’horreur du franquisme, elle détestait les curés. Je savais qu’elle allait bientôt trépasser. Nous en parlions ouvertement. Et elle me répondait qu’elle s’y était faite. Sans espoir d’au-delà ni de rien. Cela m’impressionnait. Était-ce de la forfanterie ? Elle semblait si sincère, et je me sentais si faible, si soumis, fondamentalement, à ma propre crainte. Cette même angoisse qui me fait parcourir les cimetières, lire Pascal, aller (malgré tout!), dans les églises.
  Ah, elle m’a cassé les couilles !, a tranché le concierge, ce solide Corse, qui lui-même en a souffert, mais s’y était habitué, comme moi, au quotidien. Rancunier, il n’aura pas mis d’affichette, comme il le fait souvent pour les nombreux vieux de l’immeuble, ce faux HLM de standing ocre, coincé entre Paris et la Seine-Saint-Denis. Je sais juste qu’elle avait des petits-cousins, quelque part, en province ou en banlieue, très loin. Qu’elle a été crématisée et que ses cendres reposent dans le jardin du souvenir. Une traînée blanche sur le gazon vert, comme si tout devait, à jamais, disparaître, de façon radicale, conformément à ses vœux. Son nom andalou a été effacé des boîtes aux lettres. Son numéro n’apparaît plus dans l’annuaire électronique.